Chirac Villepin, premier bilan

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Chirac-Villepin, un premier bilan de leur politique étrangère

LE MONDE | 16.06.03 | 13h20     MIS A JOUR LE 16.06.03 | 16h19

La France paie-t-elle au prix fort - isolement et perte d'influence - sa nouvelle politique extérieure ? En un an, le ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, et le président Jacques Chirac ont donné une nouvelle impulsion à la diplomatie française. L'opposition à la guerre en Irak, les critiques des Etats-Unis, la défense d'un monde "multipolaire" ont spectaculairement occupé la scène internationale. Peu contestée en France, cette politique l'a été par plusieurs pays européens. Londres, en particulier, considère Paris comme un partenaire imprévisible et immodeste.

Il y a un peu plus d'un an, le Centre d'étude des relations internationales (CERI) organisait à Paris un colloque sur un thème alors à la mode : "La France a-t-elle encore une politique étrangère ?" Nul ne songerait plus aujourd'hui à un tel intitulé. A la faveur de la crise irakienne, la politique extérieure française a gagné en visibilité et en lisibilité. A la question du CERI, chacun pourrait aujourd'hui grosso modo répondre : le projet français est celui du "multilatéralisme", de la défense des Nations unies notamment contre le recours unilatéral à la force, de la volonté d'édifier de nouvelles règles pour parer aux dérives et aux injustices de la mondialisation. Le projet est aussi celui d'un "monde multipolaire", dans lequel l'Europe aurait son mot à dire face à la puissance américaine.

Mais l'après-crise irakienne a un léger goût de lendemain de fête, après des mois d'exaltation gaullienne. Bien que largement consensuelle, la politique française a suscité des débats, qui perdurent aujourd'hui. Les uns portent sur la pertinence des choix qui ont été faits et sur l'isolement qui pourrait en résulter. L'opposition de la France aux Etats-Unis a inquiété dans les secteurs les plus atlantistes de l'UMP, ainsi que parmi les experts en relations internationales. N'est-on pas allé trop loin en menaçant Washington d'un veto à l'ONU ?

"La France a poussé les Américains à ignorer encore plus l'ONU" ;

"Chirac a fait imploser l'Europe", affirmait ainsi le député Pierre Lellouche (UMP) au début de l'année. Certains polémistes continuent d'annoncer des représailles américaines et une "marginalisation" durable de la France en Europe et dans le monde. Ils passent sous silence tout ce qui, depuis quelques semaines, peut démentir leurs prophéties et démontrer que le pire n'est pas sûr.

PRINCIPE DE RÉALITÉ

Un autre débat porte davantage sur la "morale" que le président français oppose à celle des Américains et sur la crédibilité de sa politique vertueuse. Il a été lancé par les intellectuels qui ont approuvé la guerre en Irak. Il y a parmi eux une partie de ceux qui avaient applaudi Jacques Chirac, en 1999, lorsqu'il s'était élevé contre une réédition au Kosovo de ce qui s'était passé quelques années plus tôt en Bosnie. Il y a une partie de ceux qui, tel Bernard Kouchner, prônent le "devoir d'ingérence" contre les dictateurs et les massacreurs. Il y a ceux qui contestent la moralité de la légalité onusienne, tel André Glucksmann. "Réduit au principe de souveraineté absolue, écrit-il,le droit international revient à donner la permission à Saddam de gazer les siens, à Poutine de pousser jusqu'au génocide ses "opérations antiterroristes" dans le Caucase." Dans un registre voisin, on a reproché à la France de ne pas dénoncer comme une galéjade la Commission des droits de l'homme de l'ONU présidée, cette année, par une représentante de la Libye, ou à Jacques Chirac de continuer à recevoir à Paris les Mugabe, Eyadéma, Sassou N'Guesso et quelques autres.

A ceux qui voient dans la défense du droit de l'ONU un conservatisme rétrograde, des diplomates français, comme Gilles Andréani, opposent le principe de réalité. M. Andréani fait remarquer cependant que la France a beaucoup évolué vers la promotion de nouvelles normes et que, sur la Cour pénale internationale (CPI), par exemple, elle a rejoint le parti du mouvement alors que les Etats-Unis restent arc-boutés sur la défense du statu quo ante. Quant aux conflits qui requièrent des interventions humanitaires d'urgence, elle n'est pas la dernière à répondre aux appels du secrétaire général de l'ONU, comme elle vient encore de le démontrer en prenant la tête de la force qui se déploie en Ituri (République démocratique du Congo), où elle n'a pourtant pas les mêmes responsabilités historiques qu'en Côte d'Ivoire. Prêts à dépêcher 300 000 hommes en Irak, les Etats-Unis n'envisagent pas d'en envoyer 200 fois moins dans des régions où rien d'autre n'est en jeu que l'arrêt de massacres.

PARTENAIRE PRÉCIEUX

George Bush a remercié Paris pour cette initiative, comme pour le fait que l'armée française se soit chargée il y a quelques jours de l'évacuation des Américains de Monrovia, au Liberia. La France, de son côté, s'est efforcée de donner à cette force en Ituri une allure européenne, qui n'est guère plus que symbolique, car le gros des troupes est français, mais qui témoigne d'une certaine opiniâtreté dans le projet de voir l'Europe dotée d'une dimension militaire.

Ce projet est compliqué actuellement par les difficultés budgétaires des pays de l'Union. Mais les dirigeants français font valoir qu'il n'a pas pâti de la crise irakienne, au contraire, que les Allemands notamment y sont devenus plus sensibles. La réunion organisée en mai sur la défense européenne par quatre pays (France, Belgique, Allemagne, Luxembourg) avait provoqué des hurlements sur le thème de l'aggravation de la division de l'Europe. Tout ce qui y a été décidé est "britannico-compatible" rétorque un proche de Jacques Chirac, et Tony Blair, de fait, a réaffirmé depuis son engagement dans le projet de défense européenne.

Les Etats-Unis ne sont pas actuellement en Irak dans une position qui leur permette d'abuser de leur victoire contre ceux qui ne les ont pas suivis. Leurs dirigeants conviennent d'autre part que, sur bien des sujets, à commencer par la lutte contre le terrorisme, la France est pour eux un partenaire précieux. George Bush a clairement enterré la hache de guerre lors de sa venue au sommet du G8 à Evian, ce qui lui a été facilité par le soutien "sans réserve" que lui a prodigué Jacques Chirac pour sa décision de s'engager sur le dossier du Proche-Orient.

Rien de tout cela n'empêche que les deux pays aient sur bien des dossiers des approches différentes. Mais, en dépit de la mauvaise humeur persistante de certains milieux américains, en particulier au Pentagone, la relation franco-américaine ne sort pas laminée de la crise irakienne, ni la diplomatie française en miettes.

Claire Tréan