Ces idiots d'Américains

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Ces idiots d'américains

Rob Long, Newsweek du 25 février 2002

Traduction par Jean-Vincent Brisset

 

Il y a quelques semaines, j'ai été acheter du papier pour mon imprimante. J'utilise du papier a trois perforations et dans la petite papeterie que je fréquente, il se trouve toujours à trois étagères des posters "primaires". Vous savez, je veux parler de ceux qui montrent des aigles qui décollent ou des marathoniens en sueur, avec des légendes du genre : " LA PERFECTION EST NOTRE BUT", ou "JUSQU'AU BOUT DE L'EXCELLENCE" ou "ATTEINDRE LA PERFECTION" ou seulement, quelques fois "RESTE ICI POUPEE".

 J'ai donc pris une rame de papier, vérifié qu'il s'agissait bien de papier a trois perforations et l'ai apporté à la caisse où Edgar, l'attardé (peut être seulement à moitié attardé) de service se tient prêt à prendre mon argent et à placer soigneusement mon achat dans un sac. Edgar travaille dans cette papeterie depuis au moins aussi longtemps que je la fréquente, soit environ sept ans, et nous avons pris l'habitude d'échanger quelques mots, toujours les mêmes. Il me demande si j'ai bien trouvé ce que je cherchais, je réponds que oui, puis il me nasille quelque  chose auxquels j'acquiesce avec bienveillance.

Ce jour là, j'ai donc posé ma rame de papier sur la caisse. Edgar l'a regardée, puis, montrant le bandeau rose qui s'étalait en travers de l'emballage, m'a crié "rose, rose". J'ai souri, dit "bien sûr", puis ai jeté un coup d'œil à ma montre pour montrer la nécessité de conclure la transaction. "Rose" a repris Edgar. "Tout à fait" ai-je répondu, puis, montrant un pot de stylo bille bleus "et bien bleus", et enfin, en direction du présentoir de Post-It "et tout à fait jaunes, oui". Puis j'ai ajouté, alors que dans ma voix la bienveillance se faisait hautaine,  "Edgar, combien cela coûte t'il ?"

Il a pris mon argent, un peu maussade à mon avis, puis à mis ma rame de papier dans un sac. De retour à la maison, je l'ai déballée et ai constaté quelque chose d'étrange : c'était du papier rose. La bannière rose en travers de l'emballage, que je pensais purement décorative, était en fait strictement informative. Elle précisait que le papier contenu était rose, ce à quoi Edgar, qui m'avait vu acheter du papier blanc environ 36.987 fois, avait réagi. Au verso de l'emballage, que comme toute personne normalement constituée je ne regarde jamais, était précisé, en épais caractères d'imprimerie, COULEUR : ROSE VIF.

J'y ai récemment repensé en lisant qu'Hubert Védrine, le Ministres des affaires étrangères français, avait qualifié la politique américaine -récemment définie-  de lutte contre le terrorisme de "simpliste". La tonalité officielle des déclarations des bureaucrates européens au sujet des Etats Unis, habituellement bienveillante, avait retrouvé ses accents de 1947, quand des milliers d'Américains en uniforme passaient la majorité de leur temps, accoudés au comptoir avec un sourire niais, à demander à leurs amis européens si tout allait bien. Ceux-ci leur répondait : "bien sûr, vous pouvez rentrer chez vous maintenant". Leur problème était de pouvoir se plonger dans les choses sérieuses de l'après guerre, à savoir écrire et réécrire leurs constitutions, nationaliser leurs industries et inventer de théories marxistes pour discussions de salon. Cela ne leur laissait pas le temps de d'écouter les fadaises américaines sur le communisme et les hamburgers.

Qui peut leur en vouloir ? Les Américains sont, pour la plupart, des gens plutôt simplistes, peu enclins aux théories complexes sur la vie, sa signification, le cinéma et tout le reste. En fait, tout ce que nous avons réussi –Internet, les sitcom, l'accoudoir avec support de tasse à café- a été conçu dans un esprit de simplicité. Les complications sont compliquées, et quand Gary Cooper descend les méchants dans "High Noon", la réaction de l'intellectuel européen ("C'est un exemple de la crise philosophique de l'homme moderne : entre la foi et la violence, faut-il choisir la violence ?") (En français dans le texte, NDT) n'a rien à voir avec celle de l'Américain qui trouve çà "Cool".

Cezla ne nous gêne pas non plus vraiment d'être pris pour des imbéciles. Il est difficile pour les Européens de nous percevoir autrement, quand ils nous voient visiter leurs villes en shorts et en T shirts, nous affoler devant un plan tenu à l'envers ou paniquer devant un menu de restaurant. Il n'y a pas que les étrangers qui pensent que nous sommes stupides. Nous aussi le pensons. Quand on achète une tasse de café dans une cafétéria, il est écrit dessus : "ATTENTION, LA BOISSON DONT VOUS ALLEZ VOUS REGALER EST CHAUDE". . Achetez un ventilateur électrique, je l'ai fait il y a peu, et vous découvrirez sur l'emballage un avertissement "NE PAS METTRE LES DOIGTS, OU TOUTE AUTRE PARTIE DU CORPS, PRES DES PALES DU VENTILATEUR QUAND CELUI CI EST EN FONCTIONNEMENT. RISQUE DE BLESSURE." Achetez un bidon de dissolvant à peinture, hautement toxique et à l'odeur très forte, et vous découvrirez une notice invitant à "NE PAS METTRE DANS LES YEUX OU A PROXIMITE". A quel point pensons nous que nous sommes idiots ? Sacrément idiots c'est sûr, ou, par exemple, aussi idiots et simplistes que le bureaucrate français moyen pense que nous le sommes.

Ce doit être exaspérant de découvrir que toute une guerre en Afghanistan a été menée et gagnée par un pays dont les citoyens sont incapables de situer l'Afghanistan sur une carte, pas plus que la Belgique d'ailleurs. Il doit y avoir de quoi enrager pour un Eurocrate quand il découvre que beaucoup, sinon la plupart, des citoyens qu'il gouverne préfèrent le simpliste hamburger américain et la simpliste musique de film américaine et le simpliste America Online aux alternatives Européennes, malgré la sophistication, les nuances et les contradictions quelles comportent. Quand l'élite européenne va acheter du papier pour son imprimante, elle est trop compétente pour avoir besoin de s'abaisser à lire ce qu'il y a d'écrit au verso de l'emballage et trop intelligente pour se commettre à échanger trois mots idiots avec le caissier. C'est la même chose quand elle parle de terrorisme. Tout est pour elle affaire de théories post coloniales et nécessite des réponses nuancées et une diplomatie feutrée. On se demande pourquoi cet l'attardé (peut être seulement à moitié attardé) Georges W. Bush se contente de désigner la chose en criant au diable.

Il fallait que j'aille changer ma rame de papier. Je dois confesser, à ma grande honte, que ma première idée était de retourner à la boutique quand Edgar n'y serait pas et de me présenter au propriétaire en lui disant, du ton de la condescendance sympathique : "Je pense qu'Edgar ne m'a pas donné ce que je cherchais. Puis-je l'échanger rapidement ?". J'aurais souri avec indulgence et l'affaire aurait été faite. Je serais resté le type intelligent et Edgar l'attardé. Mais Edgar était à sa place habituelle, et avant que j'ai pu dire un mot, il m'a pris le papier des mains et tendu une rame de papier blanc à trois perforations.

"C'est du blanc" me dit il, en me montrant la mention sous l'emballage : "COULEUR : BLANC". Oui oui…

Et il s'est mis à rire du rire de celui qui demande qui est vraiment l'attardé.

J'ai battu en retraite vers ma voiture. Qui est vraiment l'attardé ? Bonne question.