La défense chinoise, concepts

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Point de vue des chercheurs, site IRIS, 2001

La défense chinoise : quels concepts stratégiques ?

L'armée populaire de Libération (APL), pour cause d'archaïsme surtout, ne peut en aucun cas se comparer aux armées occidentales. Mais elle a aussi une très forte singularité sur le plan des concepts stratégiques, principalement due au nombre et à la diversité des adversaires potentiels qui l'entourent.

Depuis 1949, quelques conflits ont émaillé son histoire. En Corée, elle a été engagée de façon très classique, vague humaine après vague humaine, mais aussi de manière tout à fait moderne pour l'époque, à bord de remarquables chasseurs de conception soviétique, les Mig 15. Dans cette phase du conflit, elle a posé de vrais problèmes aux forces aériennes de l'ONU, à peine plus modernes.

Il y a eu ensuite le difficile nettoyage des rebelles tibétains, qui demeure mal connu. La fin des années 50 a aussi été marquée par des escarmouches sévères avec les Taiwanais, qui se sont progressivement calmées, pour aboutir vingt ans plus tard à un statu quo militaire entre les deux rives. Le volume du conflit avec l'Union soviétique, sur l'Amour, a été très exagéré, à une époque où il était impossible de se rendre sur place. Si l'on est maintenant certain qu'il existait à l'époque d'importantes forces soviétiques au Nord du fleuve, il semble qu'il n'y ait jamais eu de présence militaire chinoise permanente comparable.

Le conflit avec l'Inde a été très limité, et n'a donné lieu à aucun déploiement permanent de forces chinoises près de la frontière. Quant à la "leçon" donnée au Vietnam, elle a été suivie d'un retrait des forces plutôt que d'un renforcement.

En observant l'implantation des forces classiques chinoises, qui est resté stable depuis les années 60, on est surpris de ne pas les trouver face aux frontières, mais plutôt autour de Pékin et Shanghai, en posture face à la Corée et au Japon, donc aussi face aux Américains stationnés sur place. Le reste des forces est autour de Nankin, Canton et un peu face à Taiwan, la "réserve stratégique" et la force de projection se trouvant dans l'intérieur. Quand on connaît les très faibles capacités de projection de l'ALP, on peut en déduire que Pékin a choisi le refus du combat conventionnel sur les frontières.

Depuis qu'elle a décidé de disposer de l'arme nucléaire, la Chine semble avoir choisi de ne pas livrer une éventuelle bataille, sauf en dernière extrémité. Elle adapte ses implantations et ses doctrines en fonction de l'adversaire potentiel, pour éviter autant que possible tout combat classique. Face à une menace soviétique, puis russe, elle oppose des étendues vides et peu hospitalières, refusant le combat comme les Russes l'ont toujours fait face aux menaces venant de l'Ouest. Sur les frontières avec l'Inde ou le Vietnam, elle feint d'ignorer la menace. Par contre, en direction de forces plus occidentalisées, et donc plus comptables de leurs morts éventuels, elle maintient un vrai réseau défensif, capables d'infliger des pertes significatives à un assaillant éventuel. Face à Taiwan, où la cohérence voudrait que soit concentrée une force offensive significative, les moyens sont aussi limités.

La Chine ne compte donc pas sur ses forces conventionnelles pour régler d'éventuels problèmes avec nombre de ses adversaires potentiels si ce n'est, sur sa façade Nord Est, comme une dissuasion par le coût humain. Elle a choisi de se reposer sur ses forces nucléaires. Le concept d'emploi de celles-ci, tel qu'affiché (faible au fort, no first use), n'est actuellement pas cohérent avec les moyens techniques disponibles, en l'absence d'un vrai réseau d'alerte et au vu de la très grande vulnérabilité du petit nombre de vecteurs crédibles, qui interdit d'envisager une frappe riposte. On comprend d'ailleurs qu'il doit être très difficile de dégager une doctrine pour un pays qui compte autour de lui tant d'adversaires potentiels, dotés ou non de l'arme nucléaire et tous indépendants les uns des autres.

La posture vis à vis de Taïwan est tout aussi complexe. L'acte hostile serait une déclaration de sécession faite par une nation démocratique de plus de 20 millions d'habitants, qui dispose d'une indépendance de fait depuis plus de 50 ans, sans reconnaissance internationale. Pékin a toujours affirmé qu'il s'autorisait à intervenir militairement dans un tel cas. La reconquête éventuelle et même le blocus paraissant hors de portée, Pékin a choisi depuis au moins cinq ans de fonder sa dissuasion sur des frappes de missiles, dont le type de charge n'est pas précisé. Une tentative d'intimidation basée sur des tirs d'essais à proximité de l'île, très contre productive, a eu lieu à l'occasion des premières élections présidentielles au suffrage universel, en 1996. Lors des élections de mars 2000, l'ALP a multiplié les menaces et déployé face à Taiwan de nombreux missiles à moyenne portée qui sont désormais le principal, sinon le seul, moyen de dissuasion. On comprend ainsi la farouche opposition du continent aux missiles de défense de théâtre -TMD- et à tous les systèmes antiballistiques que pourrait acquérir Taiwan.