Le don du Panda

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Francis Deron
La cuisine thaïlandaise
Notes disparates depuis un Etat tributaire

1.Le Don du Panda -recette pour une indigestion

Sur la barre de commande du moteur de recherche de votre ordinateur, tapez le mot « Panda ». En moins de 3 secondes, vous obtenez les 22,2 millions d'entrées que cette clé ouvre sur la planète cybernétique. Vous avez bien lu : 22 200 000 sites gracieusement mis à la disposition de la population du monde par les inconditionnels du mammifère poilu noir et blanc, des auteurs non-chinois pour l'essentiel

1. Autre information : le Bureau des affaires concernant Taïwan de la République populaire de Chine, organe gouvernemental, s'est livré à un exercice hautement délicat de zoo-morpho-psychologie pour choisir le couple de pandas qui sera « offert » à l'île à la suite de la promesse en ce sens faite par Pékin lors d'une visite sans précédent sur le continent de l'ancien chef du Kuomintang, ancien vice-président de la République de Chine (Taïwan), Lien Chan, au printemps de 2005.

La liste de départ comportait 23 candidats, ce qui laisse supposer qu'un au moins était un transsexuel ; ou que deux au moins étaient des pandas homosexuels ayant fait leur coming-out ; ou encore que la Chine accepte officiellement la bigamie.

La liste raccourcie des sélectionnés n'en comportait plus que 11, ce qui semble confirmer au moins une des suppositions ci-dessus, voire toutes. Au final, seulement deux pandas seront envoyés par Pékin à Taipei. Selon un communiqué officiel, le mâle ( ?) et la femelle ( ?) appelés à traverser le détroit de Formose seront sélectionnés en fonction de deux critères essentiels : leur « santé psychologique » - indication qui laisse entendre que nous avons bien affaire à une nouvelle spécialité de la zoologie, la santé psychologique du sujet étant jugée par des spécialistes en la matière ; le degré auquel ils « représentent de la meilleure manière le caractère national des 1,3 millions de membres de la population chinoise » (on ignore s'il est fait appel, pour juger de ce critère, aux mêmes spécialistes zoo-psychologues).

Le cuisinier thaïlandais n'est pas habilité à se prononcer sur la façon dont la crevette ou le homard des rochers représente de façon plus ou moins satisfaisante la population de la Thaïlande. Du moment que l'une ou l'autre se satisfait d'être mangé avec la sauce qui lui revient, il participe à sa manière à la communauté nationale. Il pense être sur ce point en accord avec le Chef français qui honore le coq national d'une bonne rasade de vin au moment de le passer à la casserole. Mais, se dit le cuisinier thaïlandais, voilà qu'un animal vivant est traîné devant une sorte de Grand Oral à la manière des futurs énarques en France2, pour être jugé sur ses capacités à « représenter » un peuple (sans parler du dilemme qui s'ouvrirait si le choix se portait par accident sur le transsexuel sus-mentionné voire sur le couple d'homos s'assumant tels, dans un pays qui, voici peu de temps, classait encore l'homosexualité parmi les maladies relevant de la psychiatrie) ! Le cuisinier, tout en faisant revenir ses crevettes, n'en revient pas.

La Chine populaire a essaimé de par le monde, depuis une trentaine d'années, du panda en pagaille, au fur et à mesure qu'elle établissait des relations diplomatiques avec les gouvernements de la planète. S'agissant d'une espèce en danger d'extinction, toute la communauté internationale lui a fait l'heur de croire qu'elle se livrait ainsi à un geste de bonne volonté et -quoique l'animal fût d'une compagnie assez peu distrayante, dormant la plupart du temps dans son coin sans ouvrir l'oeil vers le visiteur – accueillit les présents zoomorphes à la manière dont les régnants de Pékin, jadis, recevaient les éléphants des Etats tributaires : avec politesse malgré l'encombrement. Lorsqu'un des représentants de l'espèce menacée procréait, on criait au miracle (on criait encore plus fort qu'ailleurs au Japon). Lorsqu'il ou elle venait à mourir, une sorte de mini-deuil national était décrété. L'Espagne, au tournant du 21e siècle, enterra son dernier panda chinois, devenant ainsi le premier pays d'Europe à pouvoir se déclarer « panda-free » (la Chine ne se précipita pas pour lui en offrir un autre en remplacement, l'exercice ayant atteint, de ce côté de l'Oural, ses limites en termes d'adhésion populaire).

Dans le cas le plus récent de Taïwan, la posture diplomatique dite du Don de Panda a pris un caractère plus directement menaçant, que les commentateurs des affaires chinoises ont peut-être sous-estimée. Il ne s'agissait bien évidemment pas de réitérer la feinte amitié dont pouvait se parer un tel geste quand un spécimen ou deux de l'animal était envoyé se morfondre dans une cage américaine ou européenne. Il s'agissait de signifier fermement à l'île qu'étant, du point de vue de Pékin, amenée à terme à réintégrer le giron chinois sous la houlette continentale, il n'était plus concevable que ses habitants ne puissent se pâmer devant le mammifère désormais promu, par un processus aussi anthropomorphique que politique, au rang de « représentant de la population du continent ». Involontaire membre d'une 5e colonne de Pékin dans la société taiwanaise, le panda gagne ainsi des galons dans la hiérarchie des agents de l'agitprop continentale. De simple planton du sentimentalisme idéologiquement orienté durant la guerre froide, il est devenu officier de première catégorie, un James Bond de la diplomatie militaire chinoise. Certes, à la différence du modèle cinématographique, il souffrira toujours de ses infinies difficultés à s'accoupler, la chose n'étant pas du tout son fort (il est assez paresseux sur ce point). Mais au moins ce pitoyable bestiau -dont la femelle éprouve pour sa part toutes les peines du monde à ne pas s'endormir sur sa progéniture quand, avec grandes difficultés, Monsieur lui a fait l'honneur de lui en procurer une, étouffant ladite progéniture au passage -aura servi jusqu'à épuisement total un projet stratégique déterminé.

Total ? Encore que... Il reste une « terre » à conquérir au panda chinois : l'espace. Quand un Martien recevra en présent le premier spécimen exporté par la Chine en ces très lointaines contrées, il devra comprendre que l'affaire est pliée. Pour le moment, les pionniers de Pékin là-bas sont encore des êtres humains. Cela ne durera pas.

Martiens : gare au panda !

Bangkok, 14 octobre 2005 A suivre, éventuellement.