Chamberlain en Chine ?

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Vendredi 11 février 1994

Le Monde, p2 (page « IDEES »)

Paris-Pékin

Chamberlain en Chine ?

La France a sacrifié ses principes et a méconnu ses intérêts en rétablissant des relations nouvelles avec Pékin.

Zhoukoudian

On enseigne encore aux étudiants en relations internationales qu'il existe deux grandes écoles de politique étrangère ; la veine idéaliste, personnifiée par un Wilson ou un Carter, et la veine réaliste, qu'incarnèrent un Bismarck ou un Kissinger. Par le communiqué que la France vient de publier conjointement avec la Chine le 12 janvier dernier pour une reprise des relations politiques et économiques bilatérales, notre pays vient d'offrir au monde une troisième école : celle qui sacrifie les principes tout en méconnaissant les intérêts.

L'établissement de relations diplomatiques avec la Chine de Mao en janvier 1964 reposait sur un pari du général de Gaulle : tirer parti, dans un contexte aujourd'hui dépassé d'affrontements entre les deux Grands et de conflit en Indochine, de la spécificité du communisme chinois pour conforter le rang international de notre pays et lui procurer des avantages particuliers. La transformation radicale de la scène internationale et la régression de notre position politique et économique en Asie ont conduit à vider ce pari de tout sens.

En voulant célébrer par une réconciliation spectaculaire le trentième anniversaire de relations affectées par nos ventes d'armes à Taïwan, la diplomatie française vient de commettre quatre erreurs :

1. _ Le sacrifice illusoire aux intérêts commerciaux.

Dans un contexte de stagnation des économies occidentales, il est bien compréhensible de chercher à tirer le meilleur parti de l'expansion des économies asiatiques et tentant d'en faire la priorité d'une diplomatie dans la région. Les entreprises françaises ont incontestablement pâti sur le marché chinois des contrats taïwanais, qui, résultant plus d'habiles pressions des industriels du secteur que d'une politique délibérée, ont tout de même permis d'engranger pour plus de 30 milliards de francs de recettes en deux ans. On a ainsi pu avancer un manque à gagner (contrats non signés) de l'ordre de 3 à 6 milliards de francs bien que nos échanges n'aient en réalité pas cessé de se développer. En se contentant de solliciter un " traitement égal " de la part de Pékin pour nos entreprises, notre pays reprend une logique humble qui nous conduit à offrir, pour tenter de compenser la croissance des importations chinoises, toujours plus de crédits bonifiés et garantis par l'Etat et de technologie de pointe. Est-ce vraiment notre intérêt bien compris que de se hâter ainsi à constituer un redoutable concurrent pour notre industrie et un formidable créancier pour les contribuables ?

2. _ L'aliénation de notre liberté diplomatique.

Remportant une victoire éclatante sur un des Etats les plus sourcilleux en matière d'indépendance nationale, la Chine a réussi à obtenir de Paris ce que Washington s'était résolument refusé à concéder. En acceptant de renoncer sans contrepartie tangible à l'équipement militaire de Taïwan, la France subordonne à un Etat tiers le droit de commercer avec un territoire qui présente tous les attributs classiques de la souveraineté. Un tel comportement rappellera aux riverains les liens de vassalité auxquels l'Empire chinois a toujours attaché du prix et constituera un handicap pour notre politique de vente d'armes dans le monde. Pour paradoxal qu'il soit dans un contexte de développement rapide des liens entre les deux territoires chinois, ce geste ne sera pas non plus sans incidence pour nos intérêts dans une île dont le PNB constitue la moitié de celui du continent et qui s'est engagée dans un substantiel programme d'équipement civil.

3. _ La négligence des droits de l'homme.

Le déplacement annoncé du premier ministre en Chine sera l'occasion pour les photographes et les caméras d'immortaliser l'inévitable poignée de main entre M. Balladur et son homologue Li Peng. On se rappellera que celui-ci, peu populaire en son propre pays, est considéré comme l'un des principaux responsables du coup de force qui conduisit au massacre le 4 juin 1989 de milliers de jeunes Chinois. On se souviendra aussi que notre pays, qui s'honora en prêtant son sol à la Fédération pour la démocratie en Chine l'année même où il célébrait le bicentenaire de sa Déclaration des droits de l'homme, joua un rôle déterminant dans l'adoption de sanctions au Conseil européen de Madrid. Bien que ces mesures soient progressivement rapportées sous la pression des convoitises commerciales, la modernisation et l'ouverture prônées par le " petit Timonier " n'ont pas atteint le terrain des droits et libertés des personnes. La Chine du cognac et des véhicules particuliers est toujours celle ou l'on arrête les partisans des droits civils (tels ceux qui, en novembre dernier, eurent le courage de publier une Charte de la liberté et ont rejoint aujourd'hui les 20 000 prisonniers politiques répertoriés), où l'on maintient dans des camps de travail qui n'ont rien à envier au triste goulag une population estimée entre 10 et 20 millions de personnes et où l'on nie le droit du Tibet à sa différence.

Plus durablement, notre concession au régime chinois sera perçue comme un encouragement supplémentaire aux nouveaux prophètes qui, de plus en plus nombreux dans la région, rassurent despotes coréens et junte birmane. Notre conception des droits de l'homme, pourtant reprise dans la Déclaration universelle de 1948, peut-elle être sacrifiée à celle de l'ancien premier ministre singapourien Lee Kuan Yew, qui prône avec succès une exeption asiatique à ces principes jugées " européo-centristes " ?

4. _ Le manque de solidarité européenne.

Bien que la démarche française ait été précédée du voyage à Pékin du chancelier Kohl en novembre 1993, elle constitue un nouvel aveu du peu de cas que nous faisons d'une approche européenne commune de la région. Pour l'Europe, dont les caractéristiques économiques et politiques de ses membres devraient les rendre solidaires face aux vrais concurrents que sont le Japon ou la Corée du Sud, ce serait pourtant la seule chance d'être présente en Asie au XXI siècle. Pour Pékin, cette " stratégie des Curiaces " permet d'accroître encore l'isolement du mauvais élève britannique, coupable d'avoir voulu introduire, bien tardivement il est vrai, un peu de démocratie dans les institutions de sa colonie de Hongkong. Elle permet aussi de réduire la portée des négociations que Sir Leon Brittan entendait engager dès le mois prochain pour tenter de soumettre à contrepartie l'assentiment européen à l'adhésion au GATT recherchée depuis plusieurs années par la Chine.

Qu'il soit mû par une fidélité naïve à ce qu'il croit être l'héritage des présidents de Gaulle et Pompidou ou par des préoccupations plus liées à la vie politique intérieure nationale, le gouvernement vient de commettre une erreur d'appréciation. A trop mimer le voyage de Nixon en Chine, il risquerait de rappeler celui de Chamberlain à Munich.



Zhoukoudian est le pseudonyme d'un haut fonctionnaire astreint à l'obligation de réserve