Mes années maoïstes me font toujours honte

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André Glucksmann : «Mes années maoïstes me font toujours honte» (Le Figaro)

Les propos du philosophe ont été recueillis par Marie-Laure Germon et Yves Lacroix.

Publié le 09 septembre 2006

Actualisé le 09 septembre 2006 : 23h24

«Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien», écrit Montaigne. Mon engagement «maoïste» à la française, si bref fût-il, me fait encore monter le rouge au front. Rien à voir avec Mai 68, auquel je participai sans marxisme aucun. J'avais réglé mes comptes avec Althusser, le «pape marxiste-léniniste» de l'époque, en publiant un article au vitriol dans Les Temps modernes. Cette poussée de fièvre «maoïste» m'a saisi juste après, porté par le désir imbécile de prolonger l'insurrection spontanée, bon enfant et volatile et le désir d'«organiser l'apocalypse», célébrée par Malraux. Je me suis piégé moi-même : en acceptant l'étiquette contradictoire d'«anarcho-maoïste» (mariage surréaliste de la liberté absolue et de l'autorité absolue), je pactisai avec le meurtre de dizaines de millions d'hommes aux antipodes.

Rien ne sert de courir aux excuses faciles : c'est loin, je ne savais pas, on m'a trompé. L'air du temps s'y prêtait, à droite comme à gauche en effet la France officielle avait adoubé Mao. André Malraux, alors numéro deux de De Gaulle, était l'ami de trente ans de Chou En Laï, lui même numéro deux d'un chef révolutionnaire sur lequel pleuvaient livres et articles élogieux. Les plumes illustres, Mitterrand, Simone de Beauvoir, Alain Peyrefitte ne tarissaient pas. Lorsque je publiai peu après mes livres de rupture («La Cuisinière et le Mangeur d'hommes» et Les Maîtres penseurs), on m'épingla «ex-mao», et souvent c'était le «ex» qui était porté à charge. La bêtise des autres n'est pas une excuse, il faut se remettre directement et intégralement en cause, ne pas penser «on me trompe», mais «je me trompe». Soljenitsyne et Montaigne m'ont aidé dans ce nécessaire et pénible et fructueux retournement sur soi, qui entraîne une remise en cause mentale et morale de tout son être, une conversion philosophique. Un tel itinéraire autocritique en croisa d'autres non moins personnels, d'où une ravageuse critique du marxisme qu'on nomma à l'époque «nouvelle philosophie». Trente ans après, quelques haines obscurément recuites témoignent encore de l'effervescence suscitée.

Soljenitsyne explique qu'il n'a pu mettre en question le système du goulag qu'en le comprenant de l'intérieur, en se souvenant de sa jeunesse stalinienne, en interrogeant le goût des épaulettes, le respect de l'autorité du savoir académique, le mépris des humbles qui habitaient l'officier soviétique qu'il campait si fièrement. Bien auparavant, Barrès avait pointé dans l'arrivisme des jeunes cadres français une «napoléonité» qui sévit génération après génération chez les futurs meneurs d'hommes. Le dogme marxiste coiffe à merveille la passion de gouverner son prochain, fût-ce malgré lui, mais toujours «pour son bien», of course. D'où le préjugé favorable qu'aujourd'hui encore nourrissent les officiels à l'égard des pires dictateurs : mon ami Bokassa, mon protégé Saddam Hussein. Le meneur d'hommes se retrouve complice du mangeur d'hommes. Le maoïsme dépassant le dogme léniniste en rajoute. L'asservissement de l'individu par la contrainte extérieure (police et camps) est redoublé par une technique de la contrainte «psy» produisant l'asservissement intérieur, que Montaigne et La Boétie nomment «servitude volontaire». La Révolution culturelle chinoise proclame : «Il faut oser se révolter», «feu sur le quartier général !» Gigantesque système de manipulation, fondé sur l'injonction contradictoire ! C'est un effort pour rendre l'autre fou, théorisé par l'école de Palo Alto : quand un parent abusif et envahissant commande à l'enfant : «Révolte-toi contre moi !», il le piège. Le môme trop confiant panique ; s'il se révolte, c'est par obéissance, donc il ne se révolte pas ; s'il ne se révolte pas, il est voué au mépris de soi-même. Ainsi le radicalisme maoïste pousse au suicide intellectuel. Pour s'en sortir, il faut se décider à piéger le piégeur, parent abusif ou chef génial, en le renvoyant à son délire de tout gouverner. À cette stratégie du décervellement il faut opposer le socratique retour sur soi, sur ses erreurs et ses horreurs, condition d'un retour à soi.

Mao marque le passage du «marxisme-léninisme» au «marxisme-nihilisme». Le premier cultive un dogmatisme scientiste. Le second, dont le maoïsme ne fut qu'une première ébauche, obéit à une logique plus perverse, plus souple, plus labile et infiniment plus cynique. Le virage fut pris davantage secrètement en ex-Union soviétique. Du vieux Staline désabusé, mais toujours cruel, à Poutine, une lignée de grands flics le sanglant Béria, le KGBiste Andropov a programmé la prolongation de son pouvoir autocratique en s'émancipant de l'idéologie et des illusions révolutionnaires. La caste dirigeante chinoise, avec plus de brio, joue Mao contre Mao : tandis que le Grand Timonier prétendait instaurer un communisme primitif et sauvage, le bureau politique actuel lâche la bride à un capitalisme lui aussi sauvage et parfaitement corrompu. Demeure le principal, le mépris des droits de l'homme les plus élémentaires au bénéfice de la dictature toute puissante et à l'occasion sanglante (Tiananmen, Tibet) d'une faction dure sans foi ni loi qui s'autoreproduit au sommet.

Les maoïstes français ont souvent tiré de leurs errements un refus définitif des apocalypses «salvatrices» et du terrorisme en politique. D'où le faible nombre de ceux qui, dans le tumulte des années 1970, ont dérivé vers l'assassinat, même «micro». Les ravisseurs d'un chef du personnel de Renault finirent par le relâcher, contrairement aux usages de leurs homologues italiens ou allemands. Était-ce chez ces lettrés, sortis des Khâgnes et des grandes écoles, le goût du stylo prévalant sur celui de la Kalachnikov ? Était-ce la stupeur face à l'attentat de Munich où périrent onze athlètes israéliens ? Sur le point de succomber au vertige du meurtre, les groupuscules maoïstes reculèrent devant l'abîme. L'influence de Soljenitsyne s'avéra déterminante. Si les contestataires français ont tenu compte de l'expérience soviétique, c'est parce qu'une question les taraudait : jusqu'où risquait de les mener la violence révolutionnaire ? Instruits par la tragédie russe, ils comprirent qu'elle ne les conduirait in fine qu'à la potence, au goulag ou à l?asile psychiatrique. Un retour sur soi, sans ménagement, introduit la victoire du principe de réalité sur les tentations éternelles du nihilisme idéologique. Le meilleur livre sur cette aventure contemporaine, écrit au XIXème siècle, reste «Les Possédés» (ou «Les démons») de Dostoïevski.