Le Panda de Troie

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Du Panda considéré comme un instrument d'intimidation militaire

Au tournant du XXIe siècle -en 2000, nous semble-t-il -l'Espagne est devenue le premier pays « panda-free » d'Europe. Le dernier specimen de cette espèce, offert par la République populaire de Chine au roi Juan Carlos, venait de mourir (de sa belle mort) dans un zoo de la péninsule ibérique. Ce ne fut pas un deuil national, mais ce fut, à sa manière, la fin d'une époque : celle où la Chine de Mao Zedong et celle de ses successeurs immédiats, c'est-à-dire Deng Xiaoping et ses collègues, arrosaient les capitales du monde « bourgeois » de ce cadeau très particulier qu'est l'ourson noir et blanc presque incapable de se reproduire, au motif qu'il aurait symbolisé le peuple chinois.

Nombre d'observateurs se sont interrogés sur les raisons qui avaient poussé le gouvernement de Pékin à choisir un tel animal -effectivement une espèce en voie de disparition -pour représenter la nation. La dictature maoïste, sans l'aide de la panda-ideology, a réussi à multiplier par au moins 2,5 fois la population de la Chine à partir de 1949 tout en lui imposant deux famines : celle, alimentaire, de 1959-1961, de nature totalement politique, par incompétence ; celle, prolongée jusque dans les années 1980, du plaisir. Les Chinois sont sortis -mais à quel prix -de la première, et émergent de la seconde.

Le panda n'est pas un parangon de retenue sexuelle, c'est avant tout un laborieux de la chose. En outre, c'est un très mauvais exemple en matière de gastronomie.

Le sexe : un désastre. La reproduction aussi. La femelle et le mâle panda ont ceci de spécifique que l'un et l'autre ont grand peine à accorder leur désir dans le temps. L'une veut, l'autre pas. Ou l'inverse. Quand, par miracle, l'affaire se produit (une fois tous les deux ou trois ans), la race n'est pas pour autant préservée. Ayant peu l'habitude de procréer, la femelle s'y prend comme un manche en matière d'éducation. L'agence officielle de presse de Pékin, Chine nouvelle, a elle-même fait état d'un cas désespérant dans lequel la femelle s'était assise sur son rejeton, le tuant par étouffement.

La gastronomie : le panda est probablement la seule espèce de la planète à préférer mourir de faim plutôt que se nourrir d'autre chose que son plat préféré, le bambou flêché (une variété qui ne pousse que dans les régions centre-ouest de la Chine). Cela lui a valu d'être représenté par le gouvernement chinois, par des écologistes et par des journalistes qui recopient un peu vite la propagande de Pékin, comme une espèce animale plus ou moins « tibétaine ». Probablement dans l'idée que quiconque répugne à ingurgiter la potion qu'on lui sert ne peut qu'être « un Tibétain ».

Ces deux comportements ineptes au regard des lois de la nature ont conduit l'espèce à un suicide collectif qui n'a, au demeurant, rien de tragique pour quiconque a observé un panda dans un cage de zoo, aussi « diplomatique » fût-il. Le monde occidental regorge de pandas de luxe donnés en cadeau par Pékin, depuis le voyage du président américain Richard Nixon en Chine en 1972. Tous ces animaux passent leur temps à dormir ou à mâchonner leur pitance sans la moindre attention pour les spectateurs penchés sur eux derrière les grilles. Avec une certaine superbe, ils ignorent tout des sollicitations qui leur sont adressées pour tenter d'obtenir un semblant de réaction au monde extérieur.

A y bien réfléchir, le panda est tout à la fois l'emblème d'une certaine impuissance devant les grandes forces politiques majeures ; un jouisseur qui se moque de tout, jusqu'au sort qui lui est fait ; l'avant-dernier représentant d'une espèce abrutie qui ne mérite que son destin pitoyable ; une peau de lapin qu'on aurait peine à retourner pour en faire un étendard révolutionnaire. Ou un extrême méditatif.

Mais voici qu'un nouvel épisode s'est ajouté à la saga politique du panda. Dans son obsession visant à récupérer quelque ascendant sur l'île de Taïwan, séparée du continent depuis 1949 (en fait depuis bien avant, mais ceci est une autre histoire), Pékin s'est mis dans l'idée de faire cadeau de deux spécimens de l'animal à un zoo de Taipei. « En geste d'amitié », naturellement. S'imaginant peut-être faire fondre les foules d'amiration pour les deux représentants de l'espèce.

Pourquoi deux ? La réponse tient au caractère principalement bisyllabique de la langue chinoise moderne. Les deux individus considérés répondent, comme tous les pandas de la diplomatie chinoise, à un nom redoublé, en l'occurrence Tuantuan (« association » répété) et Yuanyuan (« sphère d'action », également au carré). Combinez Tuan et Yuan, et vous avez tuanyuan, littéralement « Réconciliation à l'intérieur de la sphère ». Vous avez dit « réunification » ? Vous n'avez pas tort.

La « réunification par le zoo » a fait l'effet, à Taiwan, d'une opération « panda de Troie », comme on disait autrefois du cheval. D'autant que Pékin n'a pas lésiné dans les modalités politiques du cadeau puisque le gouvernement du continent s'est, en outre, mis en tête de faire parvenir ce double présent à son destinataire sous la forme d'un envoi « intérieur » ou « national », c'est à dire sans passer par les formalités internationales gouvernant le transfert d'un pays à un autre d'un specimen d'espèce rare.

Voici quelques années, la Chine, entre autres « farces » à connotation hautement politique, avait tenté d'imposer à Taiwan d'utiliser comme numéro de téléphone national une sous-division de son propre identifiant numérique, le 86 (Taïwan répond au 886). Les autorités internationales de communication avaient mis le hôlà à cette prétention. Le « coup du panda » reproduit la même tactique sur le monde animalier.

L'opération « Pandas pour Taïwan » a été plutôt interprétée comme résultat d'une complication faite par des autorités taïwanaises excessivement sourcilleuses voire abusivement tâtillonnes. Pourquoi diable faisait-on un tel procès politique à deux malheureux quadripèdes mammifères au pelage d'animal en peluche qui n'avaient fait de mal à personne ? Il fut même dit que Taîwan renonçait bizarrement à accepter un geste de « concicliation » sous la forme de ces « doux cadeaux ».

Si l'on s'était penché un peu plus sérieusement sur les tenants et aboutissants de l'affaire, on se serait peut-être aperçu que la Chine n'a jamais traité les échanges de cadeaux d'Etat sous le jour des bons sentiments. Un cadeau voulu par Pékin est un cadeau devant lequel le destinataire devrait se prosterner. Un don du ciel, pratiquement.

Mais voilà, il y a la forme. En l'occurrence, l'envoi était pour Taïwan à peu près aussi inacceptable que l'aurait été celui, en poste intérieure, au gouvernement autrichien, d'un moufflon de l'Altaï par le gouvernement d'Oulan Bator au motif (douteux) que les descendants de Gengis Khan étaient parvenus à conquérir toute la surface du continent euro-asiatique jusqu'aux portes de Vienne. On imagine l'émoi des pâtissiers.

Il résulte de toute cette pantalonnade zoologique un inquiétant constat militaire. Non seulement la Chine populaire ajoute annuellement une centaine de missiles à moyenne portée à ses batteries braquées sur Taïwan (700 à 800 en 2006 et l'on voit mal le phénomène se ralentir). Les espions sont déjà sur place, les agents d'influence aussi. Voici qu'à présent elle déploie des unites avancées de sa faune.

Il manque à cette panoplie quelque orchidée multicolore adressée, par milliers d'exemplaires, en colis postal intérieur, à des destinataires dans l'île, plutôt des personnalités politiques opposées au prolongement indéfini du statu quo d'indépendance dont, depuis 1949, jouit une population très méfiante envers toute idée de réunification. A la différence du régime nord-coréen, la Chine populaire n'a pas magnifié l'art de la manipulation florale. L'orchidée « Kimilsungnia » ou sa petite soeur la Kimiljungnia » n'ont pas de cousine « Maozedongnia » ou « Dengxiaopingnia » à Pékin. Une lacune dans l'entreprise de décervèlement sinocentrique.

Francis Deron

9 avril 2006