Frapper depuis l'Amérique

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Interview par Bernard Perrin Publié le 03 mai 2005 dans "24 heures"

Derrière e redéploiement des forces spéciales américaine, on discerne la volonté de Donald Rumsfeld qui rêve d’une force de frappe basée aux Etats-Unis, capable de toucher en quelques heures, et de manière brutale, n’importe quel endroit dans le monde. Un projet prévoit de rassembler sur une seule base, vraisemblablement en Espagne, toutes les forces spéciales de l'armée américaine réparties actuellement entre l'Allemagne, la Grande-Bretagne et l'Italie. En parallèle, les 24es grandes manœuvres militaires multilatérales à participation américaine en Asie-Pacifique ont débuté hier dans le nord de la Thaïlande. Ces manœuvres ne rassemblent que 5800 hommes (dont 3000 Américains), contre 20 000 l'an dernier.

» Le redéploiement américain: «Le président Bush a annoncé, l'an dernier déjà, son intention de rapatrier entre 60 000 et 70 000 soldats d'Europe (principalement d'Allemagne) et d'Asie, sur les 200 000 qui y sont actuellement stationnés: «En Corée notamment, et malgré l'attitude menaçante de Pyongyang dans le dossier nucléaire, les Etats-Unis ne veulent plus laisser leurs troupes sur cette ligne de front, héritée de la guerre froide. Ce sont, estiment-ils, désormais aux Coréens du Sud d'assumer cette mission. Depuis la guerre en ex-Yougoslavie, les Américains veulent une meilleure répartition des tâches entre les alliés.»

» Frapper depuis les Etats-Unis: «Derrière ce redéploiement, on discerne la volonté de Donald Rumsfeld. Le ministre de la Défense rêve d'une force de frappe basée aux Etats-Unis, capable de toucher en quelques heures, et de manière brutale, n'importe quel endroit dans le monde. Pour Rumsfeld, la dissémination des troupes américaines dans le monde coûte cher et elle n'est pas adaptée aux guerres du XXIe siècle. Il veut une armée plus mobile, qui coûte moins cher.»

» Deux conceptions: «L'opération en Irak avait été défendue par le secrétaire d'Etat Colin Powell. Donald Rumsfeld, lui, aurait donné la priorité à une action plus rapide: y aller, tuer Saddam et se retirer. A terme, c'est là que se situe le débat aux Etats-Unis. Et il y a déjà un très vif affrontement, au sein du lobby militaro-industriel. L'option Rumsfeld, qui est de frapper fort depuis les Etats-Unis, implique un autre type d'armement, qui a des portées immenses sur le futur matériel de l'armée. On peut dire de manière schématique que les vendeurs de missiles à longue portée s'opposent aux fabricants de chars d'assaut et d'avions de chasse.»

» Présence dans le monde: «Les Américains garderont des dépôts de matériel partout dans le monde, Rumsfeld y tient. Ce sont les hommes, et une partie d'entre eux seulement d'ailleurs, qu'il veut rapatrier. Et certaines priorités ne vont pas disparaître, comme la présence en Asie centrale, en Ouzbékistan ou au Kirghizistan par exemple, des points d'appui stratégiques à proximité de la Russie et de la Chine. Pas question de les abandonner!»

» Des exercices en Asie: «Ce qui se passe, et on le voit bien avec cette opération en Asie, menée conjointement avec des soldats thaïlandais et singapouriens notamment, c'est que les Américains diminuent leur présence en effectifs mais multiplient les exercices. Nous sommes toujours là, voilà leur message». En Asie, les opérations revêtent en plus un caractère humanitaire (elles sont axées sur l'assistance lors de catastrophes naturelles telles que le tsunami), qui n'est pas entièrement dénué d'arrière-pensées à l'égard des populations locales, à l'heure où l'antiaméricanisme n'a jamais été aussi virulent dans le monde. » Une base en Espagne: «Incontestablement, ce pays, avec à sa tête un gouvernement de gauche opposé à la guerre en Irak, devait être réancré parmi les alliés. Il y a donc un aspect politique dans ce projet de regroupement des forces spéciales. Ceci dit, d'un point de vue technique, ces forces gagnent en efficacité à être concentrées.» Stratégiquement, l'Espagne est par ailleurs un «poste avancé» idéal, afin de faire face aux menaces émergentes en Europe de l'Est, au Caucase et dans une grande partie de l'Afrique.